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Chronique d’un désastre libanais presque quotidien

2012
01.18

Crédits photos : ANI

Au cœur de ces circonstances dramatiques et précaires dans lesquels nous marinons, au fin fond de ce marécage de dépravation et de décadence, l’indifférence de nos concitoyens face à l’ampleur du désastre de Fassouh est consternante. Indifférence, oui, parce que crier sa rage sur la toile, écrire de beaux éditos révoltant dans la presse,  afficher des mines d’enterrements occasionnelles, et reprendre le train-train de la vie quotidienne une semaine après comme si de rien n’était, ne peut être décrit que par l’indifférence…

Un immeuble s’écroule. 26 personnes succombent sous les décombres. Non seulement cette calamité touchent les familles qu’abritaient cette vieille construction en béton, mais elle met à nu la réalité lugubre de notre pays.

Un immeuble s’écroule. Des vies s’étouffent, des souvenirs s’anéantissent, des destins se brisent. Des équipes de secours débarquent sur les lieux, sans équipements adéquats, et tentent tant bien que mal de sauver les habitants, aidés par des bénévoles.

Entretemps, les politicards affluent sur les lieux du sinistre, tel des chacals, pour témoigner de leur « sympathie » aux victimes, dénoncer une incurie dont ils sont les illustres représentants mais qu’ils attribuent aux propriétaires ou aux locataires, mais surtout pour marquer un but contre le camp adverse, interrogés par des journalistes maladroits qui à leurs tours, contre vents et marrées, essayent de marquer un scoop, ou en d’autres termes, un sale coup médiatique. Et le soir même, les chaînes libanaises poursuivent la diffusion de leurs programmes de variétés à la con, pas le moindre atome de décence, ou de respect aux vies sinistrés. Même pas la platitude d’un talk-show pour dire qu’au moins on y pense, même si on y parle pour ne rien dire. Et ce matin, alors que la capitale pleure et enterre ses fils, diffusion normale des programmes, à part une chaîne, LBC, qui a transmis en direct les funérailles et la solidarité des Beyrouthins.

Avec cette catastrophe, tout est remis encore une fois en cause. Les lois injustes et caduques des loyers. L’absence du rôle régulateur de la municipalité et de l’État. L’absence du concept de l’urbanisme dans le lexique des autorités et des institutions libanaises. La fièvre immobilière et les entrepreneurs qui n’ont d’yeux que pour la tour de 30 étages qui leur rapportera du fric à la pelle. Les chantiers illégaux, les architectes incompétents et les constructeurs se prenant pour des ingénieurs qui pullulent dans tous les coins. Les prix démesurés des propriétés qui métamorphosent les agents en monstres mercantiles voraces. Le prix dérisoire de la vie d’un citoyen, qui tout simplement ne vaut rien. Moins que rien même.

En écrivant ce texte, je me suis rendue compte que je me répète, que j’égrène une énième fois le chapelet des plaintes, sans solution à l’horizon. À chaque catastrophe, les mêmes problèmes resurgissent. Des solutions éphémères sont prises par les gouvernements  pour montrer qu’ils sont actifs et qu’ils se soucient des problèmes des citoyens. Mais une semaine après les incidents, plus rien.
Comme la loi interdisant la cigarette en public : il suffit d’aller dans n’importe quel resto pour baigner dans la fumée des narguilés, des cigarettes et des cigares.
Comme la loi obligeant le port de la ceinture : il suffit de regarder autour de soi sur la route pour voir le pourcentage infinitésimal d’extra-terrestres qui mettent la ceinture.
Comme les décisions prises pour pourvoir la défense civile et les pompiers en matériel de pointe et en nombre suffisant afin de prévoir un secours adéquat lors d’une éventuelle catastrophe, naturelle ou humaine : rien qu’à voir l’intervention à Fassouh des secouristes, une sensation d’effroi nous glace les veines, en s’interrogeant sur ce qui pourrait advenir en cas de tremblement de terre… et j’en passe !
Des lois pour rien. Pour que nos chers députés et chers ministres nous prouvent qu’ils ne sont pas payés à la fin du mois pour rien, mais qu’ils font quelque chose quand même, quelque chose qui ne jouira que d’une publication dans le journal officiel, mais qui ne connaitra pas une application permanente. Ah oui, ce quelque chose n’a pas un nom, mais on le désigne par le sobriquet « loi », j’allais oublier de le mentionner …

Nous sommes tous dans un état comateux, dans une espèce de léthargie et de manque de solidarité accrue. Le pays s’effondre, nous pataugeons en plein dans les décombres de nos principes et de notre dignité patriotique. Nous sombrons tous, nous en sommes conscients, mais chacun de nous ne regarde que son nombril : nous préférons périr égoïstes, que de nous tourner les uns vers les autres, œuvrer à se débarrasser de nos dirigeants souillés, tous sans exception, afin de tenter d’émerger de parmi les ruines.

Il n’y a plus rien à dire, à part une phrase très éloquente qui nous permettrait de méditer sur notre état d’esclaves aux caïds corrompus :

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.  » Martin Luther King

©Marie-Josée Rizkallah, 2012 – Tous droits réservés.

Crédits Photos : ANI


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