
La prochaine guerre qui s’annonce, je la crains comme la peste. Je ne sais pas si je crains réellement la peste, parce que cette peur que m’inspire cette maladie n’est pas déclenchée par un facteur naturel, mais plutôt par procuration, grâce aux chefs-d’œuvre de la littérature française et aux produits du septième art américain.
La prochaine guerre, pour utiliser des métaphores issues de mon propre sac, je la crains comme les bombes israéliennes que je ne supportais plus d’entendre en août 2006, comme la terreur que j’ai ressentie en 1989 alors que des malabars me portaient pour me lancer au dessus des flots vers le navire Victory I arrêté à Byblos autrefois phare de la culture, à cause des bombardements excessifs sur le port de Jounieh empêchant l’ombre d’un navire de s’en approcher pour embarquer les Libanais brûlant de fuir une terre calcinée par une guerre utérine.
Voilà en des termes plus fidèles à mon vécu que je fais part de mon appréhension du spectre des combats qui rôde dans nos parages, pour assommer cette fausse colombe de paix qui ne vit que dans notre imagination, tels des faucons guettant leur candide proie chétive. C’est ce à quoi il faut s’attendre dans une nation livrée entre les bâtons d’une majorité et d’une opposition qui font la pluie et le mauvais temps sur un sol avide de beaux jours et qui commence à perdre espoir d’en vivre, s’il ne l’a déjà pas complètement perdu.
Paradoxalement, cette crainte de subir l’avènement d’une guerre est proportionnelle à mon impatience de la voir se déclencher. Tout simplement, parce que j’en ai vraiment assez de voir ce chaos et cette instabilité planant sur mon pays affecter ma propre vie, mon rythme quotidien et mes ambitions ; mon existence devenant le miroir d’une eau trouble et indécise, mon rythme quotidien submergé par les courants chauds tièdes et froids qui circulent dans mes instantanés journaliers constituant la matière grasse des papotages médiatiques et sociaux, et mes ambitions victimes des reports des scrutins dérisoires et de l’ajournement de cette promesse de quiétude et prospérité dont la simple mention chaque début d’année fait la réputation et la fortune des marchands divinatoires à la sauce Hayek et consort.
Auparavant, je n’avais même pas l’atome d’un doute que la situation au pays affectait directement ma propre existence, jusqu’au jour où j’ai vécu pleinement conflit israélo-libanais de 2006, où j’ai senti et perçu beaucoup de colonnes soutenant mon moral et mes croyances s’effondrer comme les moches cubes en bétons désignées couramment par le terme maison.
Pourquoi au juste ? Je ne le sais. Ou plutôt je ne veux pas réaliser que je le sais, parce que je n’arrive pas à contrôler ceci. Ceci, c’est mon attachement démesuré et incompréhensible à ma patrie, qui ne m’a rien donnée et qui n’a fait que me subtiliser mon enfance et ma jeunesse que j’aurai dû vivre d’une manière beaucoup plus insouciante que ce que j’ai vécu effectivement parce que rien ne m’en empêchait de me la couler douce.
Au qui devrais-je en vouloir ? La question est utile et inutile en même temps. A mes parents qui m’ont appris avant mon alphabet à aimer ma contrée ? C’est naturel me diriez-vous. A ma nature qui a tendance à aimer d’une façon excessive qui surpasse sa petite constitution ? Possible, mais je n’y peux rien. A l’inconscient collectif qui fait que chaque citoyen aime son pays ? Définissez-moi déjà qu’est-ce qu’un pays pour esquisser les traits d’une plausible réponse. Me poser de telles questions équivaut à vouloir donner des preuves à l’existence de Dieu, qui doit, s’il existe, se moquer de tous les débats existentiels le concernant, parce qu’il est là quelque part à nous regarder entamer des discussions et querelles byzantines sans qu’elles ne puissent changer le fait qu’il est.
Le problème en fin de compte est bel et bien là. Mon amour pour ce Liban est tel, que l’état piteux dans lequel les autres ont voulu qu’il se trouve, se reflète malgré moi dans ma tête. La solution, ce n’est pas de le quitter. Mais d’apprendre à m’en détacher petit à petit ou brusquement. Peut-être qu’un jour le quitterai-je, ou bien que j’y crèverai jusqu’à mon dernier jour qui viendrait soit naturellement, soit dans un attentat, soit par des balles perdues comme il est à la mode dernièrement ; là n’est pas le problème. Le problème est que n’importe où je devrai poursuivre cette existence, il n’est utile de cesser d’aimer ce Liban jusqu’à la moelle, et de taire, suspendre, étouffer ou tuer cet amour et en faire le deuil, pour pouvoir continuer mon parcours comme citoyenne de ce monde dont la seule préoccupation est sa famille et les être qu’elle aime, en dehors de tout patriotisme, car du peu que j’ai vécu en années et du trop que j’ai dû vivre comme expérience, j’ai compris que dans tout sentiment patriotique existe une guerre, mentale, ou concrète, car le patriotisme n’est qu’une lutte pour affirmer l’existence et l’identité d’une patrie qui n’en est pas encore une, qui endure une gestation douloureuse afin de s’affirmer un jour et anéantir tout chauvinisme meurtrier pour instaurer en dernier ressort le culte et la culture de la paix.