- » La même chose s’il vous plaît ! »
C’est ce que j’ai dit au garçon de ce bistrot parisien , juste après que l’archéologue mon voisin de table ait fait sa commande .Ce n’est pas que j’aimais spécialement le « Red Russian » mais la Russie m’ayant toujours fait rêver et ne connaissant pas ce cocktail et étant seul la tête encore grouillante de ma journée de congrès , j’avais envie de discuter . Le type avait un visage ouvert , souriant , abordable quoi !
Le cocktail fut un mélange de Vodka , et de liqueur de cerises avec un zeste d’abricot . ( Si on vous le demande !)
Mon voisin (obligé) de ce bistrot bondé , me regardait et souriait encore plus . Il me fixait ! j’étais sûr que c’est le choix du cocktail qu’il trouvait sympathique . Il m’a vite adressé la parole , chose rare à Paris !
J’ignorai que je lui fournissais un alibi autre !
- Vous êtres chirurgien je vois , et sortez d’un congrès ! il me tend la main , et me dit s’appeler Augusto . Archéologue Portuguais .
A peine ai-je eu le temps de lui demander comment a -t-il su , qu’il pointait du doigt le badge du congrès encore épinglé à ma veste !
Vite je le retirais et n’ai pas eu le temps de me justifier , qu’il parlait déjà !
- Nous sommes des collègues en quelque sorte !
- Ah bon ? !
- Oui , oui , vous opérez les vivants , j’opère les momies . On fait pareil vous savez ! Scanners , Echographies,restaurer un os ou un viscère …
- En effet . Vu ainsi ! Ca doit être intéressant votre travail .
Il ne s’est nullement fait prendre à mon éloge gratuite , dédaigneuse , feinte et mensongère !
- Oh cher ami vous êtes généreux avec mon métier . Ca se voit que vous n’avez jamais discuté auparavant avec un archéologue .
- Euh non , mais je réitère que ce que vous faîtes doit être intéressant !
Il n’a pas insisté .
- je vais vous expliquer dit-il :
Les gens aiment bien notre métier mais nous connaissent mal , ou c’est nous qui ne nous reconnaissons pas en eux !
pfffff … Je ne comprenais rien , et je ne pense pas avoir eu une bonne idée d’être entré dans ce bistrot .
- Vous êtes né quand ? me surprit – il . Le mois , le jour je veux dire . L’année on s ‘en fout .
-Euh .. Un 19 janvier .
C’est ça . Un 19 janvier . Voulez – vous savoir qui est né aussi comme vous ce jour là , à des années différentes bien sûr .
Amusé je répondis au hazard : « Corneille » !!
- Ehhh non . Corneille est né un 6 Juin ! Par contre le 19 janvier , mon cher docteur , Vous naissiez mais Dagobert , le roi , mourait . Il y eut plus de naissances que de morts les 19 janvier me dit il . François II fils de Catherine De Médicis est né un 19 janvier . Tout comme James Watt , ou le Général Lee , Ou Edgar Poe , ou Cézanne. Le 19 janvier fut le premier raid allemand sur l’Angleterre faisant usage des fameux Zeppelins . Le 19 Janvier on a découvert la lampe au néon etc … etc …
Vous savez ces personnes et évènements ont été répertoriés parceque célèbres . Ils ont pu accéder au statut suprême dit » Intérêt archéologique « Je peux déjà vous dire que je n’ai pas réussi ma vie pour la simple raison que je ne présenterai aucun intérêt historique et encore moins archéologique . Résister à l’érosion du temps n’est pas donné à tout le monde !
Nous manipulons les années par liasses de 1000 . Tenez , un exemple : Ma femme a eu un amant pendant 2 ans . c’est quoi 2 ans pour l’archéologie ? C’est comme si dans vos unités de mesure , vous vous retourniez sur une passante dans la rue ! Même pas 6 secondes ! En ce sens nous relativisons tout . Tout …
L’immédiateté nous ne la voyons pas . Nous la côtoyons sans la voir . Alors vous savez , jeune , vieux , enfant , centenaire , pour nous c’est pareil . L’humanité est faîte plus de morts que de vivants ! C’est de Auguste Comte cette phrase . Laissez moi vous dire que votre profession à vous ne fait que porter secours à l’immédiateté .
Vaine bataille ! …
Son discours était tout simplement effrayant ! Décourageant .
- Mort , personne ne se souviendra de moi !
( faut dire qu’il m’a touché lorsqu’il a avoué qu’il ne présentera aucun intérêt archéologique ! Moi non plus … C’est à croire que c’est ce qui nous préoccupe le plus . Il n’a pas tort cet archéologue du bistrot d’un jour! )
- Nous mettons tout en oeuvre pour que l’on nous connaisse , nous aime , et nous reconnaisse ! Toute notre vie durant , nous ne faisons que ça !
- C’est humain lui dis – je .
- Justement non . C’est le seul trait divin qui existe en nous ! Cela n’a rien d’humain !
- Comment çela ?
-Réfléchissez mon bon restaurateur . Réfléchissez un peu . Si Dieu n’avait pas créé l’humanité avec tout ce qu’elle a de sordide … ( un moment de silence puis .. ) Qui aurait su qu’il existât ? …Auprès de qui aurait-il cherché la reconnaissance ?
Je me levais , saluais , adieusais et le regardant , lui dis : Le » Red Russian » , c’est pour moi …
Je vous le disais en titre que j’ai discuté avec un archéologue . Je ne recommencerai pas ! ..

Cette nuit, lors de ma promenade rituelle nocture, j’ai trouvé cette lettre :
» Bonjour, Archéologue, Julien, Bonhomme de neige et autre spectre vivant qui hante l’esprit de l’individu dans sa quête existentielle. Sans « malproquo », savoir cueillir l’instant présent pour jouir de sa condition humaine n’est-ce pas la destinée de tout homme? (le « Qui » pourrait être Ronsard ou Aznavour). Savoir saisir la vie « au sein » des mains (parole d’homme !) avant qu’elle ne s’efface, savoir croquer le temps au « coeur des sens » (parole de femme !) avant qu’elle ne trépasse, c’est honorer les dons qu’un Dieu nous fait sur cette terre. Mais, pas de grande joie sans grande souffrance : valse des émotions, « Valse avec Bachir », ou valse encore « hors sujet ».
Que penserait l’Archéologue, s’il croisait sur son chemin, arrêté les deux pieds dans une flaque d’eau qui lui renvoit son reflet, jonchés à même le sol : carottes, pipes, lunettes, écharpe verte (verte : « Pour même pas deux hivers ») et autres colifichets ? – Tiens, ci-gît, encore un bon vivant qui a cru pouvoir décrocher son arc-en-ciel, grand fou…
L’espoir prolonge l’envie de vivre, l’utopie projette en couleurs l’immédiateté, leur couple préserve du choix que l’on croit sien que de vouloir mourir d’ennui. Rappelons que l’Homme a un penchant naturel, à moins qu’il ne soit acquis, pour orienter ses décisions là où le poids de la contrainte se fait le plus fort ; autrement, fi de la culpabilité de changer « de femme, de maîtresse, d’amis… »
Ainsi s’achève la correspondance, le papier a du être mouillé. Larmes de peine, larmes de joie ? A moins que le propos ne fut tenu par une Bonnefemme de neige synthétique (on n’arrête pas le progrès !) qui aurait fondue à force de vouloir déplacer des montagnes : parcourir, en plein mois d’août, le glacier de la plaine morte surplombant Crans-Montana (2009), culminer au Mont Qurnat al-Sawda pour mieux respirer l’Essence de la pureté et de la Paix. Tel son acolyte fondu, notre épistolaire vierge (la neige !), de confession… tolérance, laissera un jour, sur un chemin escarpé ou une pensée sinueuse, une trace d’elle-même : une canne de danse orientale. Ce bâton de cèdre abandonné, soutien de pélerin pour appuyer ses rêves, trouvera un nouveau compagnon de grande randonnée : c’était écrit…
Avant de vous quitter, je dois vous avouer avoir réussi à déchiffrer le post-scriptum ajouté en fin de courrier : » La vie ne se joue pas piano solo en ré mineur. Elle se danse allegro, Mozart Opéra Rock. Son tempo est donné par la langue française qui rit de jeux de mots en allitérations. J’allais oublier, ami Archéologue, je suis né un 9 février, verseau comme Jules Verne…
Cette nouvelle ne s’inscrit dans aucune forme traditionnelle .On dirait une sorte de « Happening » . On arrive au même temps que le narrateur dans ce bistrot Parisien « bondé » , de même que notre intérêt qui s’éveille pour le personnage , cet inconnu croisé dont on s’imagine les traits et « le visage ouvert » . On a presque envie de dire « la même chose si il vous plait !»
D’un simple dialogue fortuit , inattendu et sans prétention , qui s’amorce entre le narrateur chirurgien et un archéologue ; on entrevoit le tableau de la vie qui s’anime devant nous et qui se dévoile en estampes pour nous laisser le temps de prendre part à la réflexion suggérée . L’auteur joue avec un rythme lent , pour nous entrainer rapidement vers un monde où la quotidienneté sert de support à des intuitions fulgurantes qui nous font basculer vers une discussion plus profonde .
Les deux hommes continuent à converser sur eux . Sur la vie . Sur le monde .Une intimité momentanée se crée entre eux. Ils s’y adonnent avec autant de complaisance et de joie que ce sentiment éphémère parait devoir cesser promptement et ne les engager en rien ,pour l’avenir . Ils n’ont pas parlé dix minutes que l’archéologue confiait déjà que sa femme avait eu un amant pendant deux ans , avec toutes les précautions oratoires de l’incruster dans le dialogue comme exemple pour illustrer la dimension du temps dont il est sujet .Une prodigieuse liberté qui pimente le dialogue et l’humanise encore plus .
On est d’emblée happés par les deux récits qui se chevauchent sous nos yeux. On est saisi par la puissance et l’intensité de chaque mot , par sa simplicité et par son caractère audible .L’immédiateté et l’éternité . Le divin et l’humain . Le côté invisible du monde .On s’interroge longuement . La vie humaine semble si fragile et éphémère . Le dialogue s’essouffle à palper la beauté de la vie dans ce qu’elle a d’éphémère et d’important , en quelques mots épurés et en quelques silences pleins de sous-entendus, d’actions esquissés restées en suspens, de rêves inexpliqués . Une délicatesse dans l’observation .Un délicatesse qui frôle l’humour parfois. La vénération de l’immédiateté , du bonheur de vivre , du temps du bonheur et du commencement de toute chose . « Des personnes et évènements ont été répertoriés parce que célèbres » . Des gens ordinaires « sans aucun intérêt archéologique ».Tout y défile de la même façon .Comment ignorer le tracé de l’humanité qui même si elle était« faite par plus de morts que de vivants» s’inscrit bien dans l’éternité ?Une tendre amertume face à la vie .Cette vie qui nous échappe et qu’on voudrait retenir en vain. Un respect pour l’humain et sa perception des petits miracles de la vie . Cette ambition d’être reconnu qu’on le reconnaisse ou pas , demeure le moteur qui nous anime et qui nous pousse continuellement à aller de l’avant .Une ambition un tantinet narcissique , mais qui de nous , n’est pas narcissique en se cherchant constamment dans les yeux des autres ?
Une technique d’alternance avec laquelle l’auteur arrive à pervertir ou au moins à subvertir sa finalité qui est de créer un dialogue avec le lecteur , et ce n’est guère un dialogue de sourds ou de « Sûrs »qui va isoler le personnage dans la solitude ou l’exclusion . Mais , au contraire , c’est un dialogue vivant ouvert et non fini , parce que l’on sent que tout n’a pas été dit et l’on reste sur nôtre soif .
Un dialogue équilibré comme une partie jouée entre deux adversaires , égaux et légitimes , chacun dans son domaine . L’un « opère les vivants » et l’autre « opère les momies » .Et on ne sait jamais qui aurait le dernier mot .L’auteur dépouillera graduellement le sujet pour l’enrober sous des couleurs parodiques et sous des airs de simples échanges de banalités .Il équilibre , pèse et sous pèse de telle manière à engendrer une symétrie dans le débat . Il a aussi tendance à enjamber les limites du jeu pour libérer ses tendances personnelles .Il fait intervenir son tempérament , son humeur , son humour et pour exprimer son avis subtilement sans que l’on s’en rende compte et ceci devient très fécond durant ce bref dialogue que l’on s’imprègne de sa bonne humeur et de sa sérénité .
On hume les mots en sirotant le red Russian avec les deux hommes qui continuent à converser sereinement , et on s’en enivre devant ce texte qui sirote le temps et apaise le cœur . Un dialogue dense , fluide et instinctif qui alterne le registre selecte et le registre familier où l’on se pique au jeu des brillantes répliques et l’on a presque envie d’en placer quelques unes . A la fin on se rend compte que c’était bref même si toute une éternité y est passée ! On quitte les deux amis du bistrot d’un jour sur cette phrase « Le red Russian c’est pour moi ».
Ce fut un très bon moment de lecture digne d’intérêt ! Merci .
Et voilà l’histoire commencée , la parole déroulée , l’histoire qui s’est déjà passée et dont le narrateur n’est la que pour l’évoquer , en confondant , on ne sait par quelle prouesse de narration , les deux temps et en sautant allègrement tous les temps avec une subtile liberté . En digressant aussi allègrement les contorsions de l’écriture , celles de tous les temps , pour se faire une écriture libérée , hors du temps et hors de portée par sa simplicité . Un temps inscrit ( un après congrès ) dans ce lieu donné ( bistrot Parisien ), où l’auteur délimite l’espace de son imaginaire , un espace à sa démesure , don du ciel apparu en songe, où il fourre plein de choses malgré cette sélection minimaliste de détails et où l’ on se réfugie le temps d’un verre .
L’histoire est dévoilée en un saut chronologique , un tour de passe-passe , avec le temps qui nous impose le passé après le présent et le lendemain bien avant-hier , qui suscite mort et résurrection en une paraphrase subtile de l’éternité et qui n’est , tout compte fait , qu’acceptation du précaire et du temporaire , affirmation à l’échelle de la misérable humanité d’un temps inscrit dans l’accomplissement de l’éternité . Cela me réconforte dans l’idée que le passé n’est que mensonge , que la mémoire ne comportait pas de chemins de retour , que tout printemps révolu est irrécupérable et que l’amour le plus fou , le plus persistant n’est rien d’autre qu’une passade . Et qu’ autant vivre immédiatement et pleinement au jours le jour .
L’écriture est comme ce train d’innocence et d ‘espoir qui devrait ramener avec lui tant d’incertitudes et d’évidences , tant de satisfactions et de mésaventures , tant de changements et de nostalgie . Une écriture où l’écho répétait les pensées qu’on avait dans la tête et où l’anxiété suscitait des mirages prémonitaux d’un apaisement .Une écriture où le don de tout simplifier et de n’obéir qu’à sa spontanéité apaise et rassure . Parce que l’allégresse de la spontanéité augmente à se répandre. Parce que des phrases comme celles de ce dialogue , ont la courtoisie de savoir danser en artistes les rythmes à la mode et de nous y entrainer ; et le bon goût de tomber fou amoureux . Je ne briderai plus ma spontanéité ni mon envie de danser et de tomber amoureuse des mots et de la danse . Le red Russian est enivrant rien qu’à le lire , je confirme et j’éviterai de le boire !
Et voilà l’histoire commencée , la parole déroulée , l’histoire qui s’est déjà passée et dont le narrateur n’est là que pour l’évoquer , en confondant , on ne sait par quelle prouesse de narration , les deux temps et en sautant allègrement tous les temps avec une subtile liberté . En digressant aussi allègrement les contorsions de l’écriture , celles de tous les temps , pour se faire une écriture libérée , hors du temps et hors de portée par sa simplicité . Un temps inscrit ( un après congrès ) dans ce lieu donné ( bistrot Parisien ), où l’auteur délimite l’espace de son imaginaire , un espace à sa démesure , don du ciel apparu en songe, où il fourre plein de choses malgré cette sélection minimaliste de détails et où l’ on se réfugie le temps d’un verre .
L’histoire est dévoilée en un saut chronologique , un tour de passe-passe , avec le temps qui nous impose le passé après le présent et le lendemain bien avant-hier , qui suscite mort et résurrection en une paraphrase subtile de l’éternité et qui n’est , tout compte fait , qu’acceptation du précaire et du temporaire , affirmation à l’échelle de la misérable humanité d’un temps inscrit dans l’accomplissement de l’éternité . Cela me réconforte dans l’idée que le passé n’est que mensonge , que la mémoire ne comportait pas de chemins de retour , que tout printemps révolu est irrécupérable et que l’amour le plus fou , le plus persistant n’est rien d’autre qu’une passade . Et qu’ autant vivre immédiatement et pleinement au jour le jour .
L’écriture est comme ce train d’innocence et d ‘espoir qui devrait ramener avec lui tant d’incertitudes et d’évidences , tant de satisfactions et de mésaventures , tant de changements et de nostalgie . Une écriture où l’écho répétait les pensées qu’on avait dans la tête et où l’anxiété suscitait des mirages prémonitaux d’un apaisement .Une écriture où le don de tout simplifier et de n’obéir qu’à sa spontanéité apaise et rassure . Parce que l’allégresse de la spontanéité augmente à se répandre. Parce que des phrases comme celles de ce dialogue , ont la courtoisie de savoir danser en artistes les rythmes à la mode et de nous y entrainer ; et le bon goût de tomber fou amoureux . Je ne briderai plus ma spontanéité ni mon envie de danser et de tomber amoureuse des mots et de la danse . Le red Russian est enivrant rien qu’à le lire , je confirme et j’éviterai de le boire !