Islamismes sunnites et Hezbollah
mar 21, 2007 in Uncategorized
Article à lire et à médité paru en janvier 2007 dans le monde diplomatique …
Du Liban à la péninsule arabique
Islamismes sunnites et Hezbollah
Les manifestations contre le gouvernement libanais, à
l’appel du Hezbollah et du mouvement du général Michel Aoun, se poursuivent à
Beyrouth. Sur ce fond de crise s’intensifient les tentatives d’attiser la
discorde entre les communautés chiite et sunnite, non seulement au Liban mais
dans toute la région, où, pourtant, la plupart des organisations islamistes ont
soutenu le Hezbollah contre Israël.
Par Bernard Rougier
Pendant l’été 2006, la « bataille de l’oumma »,
selon l’expression utilisée par le secrétaire général du Hezbollah, le sayyed
Hassan Nasrallah, pour décrire la guerre entre l’armée israélienne et son
organisation, n’a guère mobilisé les divers groupes qui composent le spectre de
l’islamisme sunnite au Liban. Leurs tracts et communiqués étaient plus enclins
à dénoncer la « sauvagerie » des bombardements israéliens qu’à
proclamer un soutien franc et massif aux islamistes chiites. Cette relative
discrétion a tranché avec les prises de position des Frères musulmans en Egypte
ou en Jordanie, qui ont manifesté, au sens propre et au figuré, leur solidarité
avec le Hezbollah pendant toute la durée de la crise.
Pour comprendre les systèmes d’attitudes des divers courants
de l’islamisme sunnite, il apparaît donc nécessaire de distinguer différents
niveaux d’analyse – l’idéologique, le confessionnel et le politique – et
différents espaces d’intervention – le local, le national et le régional.
Ainsi, les Frères musulmans jordaniens, palestiniens et égyptiens ont proclamé
leur solidarité avec le Hezbollah au nom d’un impératif stratégique et
idéologique – la lutte contre Israël –, tandis que les Frères musulmans
libanais ont fait prévaloir un impératif de cohésion confessionnelle en
soutenant le premier ministre Fouad Siniora dans sa volonté d’obtenir le
désarmement progressif du Hezbollah.
Malgré cette division de principe entre le prisme régional
et idéologique, d’une part, et le prisme national et confessionnel, d’autre
part, tous ces courants se présentent à l’intérieur de leurs sociétés comme les
gardiens vigilants de l’orthodoxie sunnite face à l’islam chiite. De surcroît,
un autre enjeu régional – la crise irakienne – modifie les priorités des uns et
des autres puisque, sur ce dossier, les fronts sont renversés : les Frères
libanais œuvrent au rapprochement confessionnel entre chiites et sunnites,
quand d’autres directions nationales soutiennent des acteurs irakiens peu
portés à la réconciliation.
Sur un fond partagé de réticences et d’admiration face au
dynamisme du Hezbollah et de l’islam chiite en général, on peut observer de
multiples combinaisons possibles, dont le point d’équilibre pourrait déterminer
les évolutions ultérieures de l’islamisme dans la région.
Pour les islamistes des pays voisins, en effet, le Hezbollah
a constitué depuis le début des années 1990 l’expression d’une revanche des
sociétés de l’Orient arabe sur la puissance israélienne. Le Parti de Dieu a su
toucher un public bien plus large que les chiites libanais, en réactivant,
grâce à un vecteur audiovisuel d’une grande efficacité – la chaîne de
télévision Al-Manar –, un idéal unitaire nationaliste et islamique que les
régimes arabes, strictement préoccupés par leur survie, n’ont pas su défendre
face aux nombreuses initiatives des Etats-Unis et d’Israël dans la région. La
« victoire » du Hezbollah en mai 2000 – l’évacuation du Liban sud par
l’armée israélienne – a aussi consolidé, parmi la population palestinienne, la
croyance selon laquelle il était possible de récupérer, par l’action violente,
un territoire occupé par Israël, sans tomber dans le piège de négociations
humiliantes et inefficaces. Insensiblement, le Hezbollah parvenait ainsi à
redéfinir le sens de la lutte palestinienne contre la direction nationale du
mouvement, et donnait aux secteurs radicaux du pouvoir iranien la possibilité
d’agir sur le front israélo-arabe.
L’enthousiasme politique suscité par la résistance du
Hezbollah à l’armée israélienne lors de la guerre de l’été 2006 a provoqué de
nombreuses réactions de défense au sein des Etats musulmans sunnites. Sur un
plan politique et diplomatique, l’Arabie saoudite, l’Egypte et la Jordanie ont
constitué un « triangle arabo-sunnite » pour contrer une dynamique
radicale assimilée à une influence iranienne réfractée par le Hezbollah auprès
des opinions publiques de ces trois pays.
A partir d’une posture conservatrice destinée à rabattre le
politique sur le religieux, les oulémas wahhabites de l’institution religieuse
saoudienne ont réactivé les dénonciations traditionnelles sunnites contre
l’« hérésie chiite », dans le but de faire barrage à l’influence
iranienne dans l’Orient arabe – un grand ouléma saoudien, le cheikh Abdallah
Ben Jabrin, allant même jusqu’à proscrire, au début de la guerre, toute forme
de solidarité avec le Hezbollah.
Pour les salafistes djihadistes, le Hezbollah est un
concurrent malhonnête qui vient se placer sur un marché déjà occupé. Partageant
sur les chiites le même point de vue que l’institution religieuse wahhabite,
les salafistes djihadistes se prévalent de leur proximité imaginaire avec
l’islam des origines (salaf) pour se libérer de toute obligation
d’obéissance vis-à-vis de gouvernements musulmans compromis par leurs liens
avec l’impiété occidentale. Leur discours de rejet de l’influence occidentale
dans la région a parfois la même tonalité que celui des dirigeants iraniens
mais, à la différence de ces derniers, ils inscrivent leur combat dans la
perspective utopique d’un califat islamique. (…)
Obligé de réagir après deux semaines de guerre et placé,
malgré lui, dans un rapport de rivalité mimétique avec le Hezbollah,
M. Ayman Al-Zawahiri, l’idéologue d’Al-Qaida, a incité « tous les
musulmans, où qu’ils se trouvent, à répondre à la guerre menée par les croisés
et les sionistes » sans faire la moindre allusion au mouvement chiite
libanais (1). M. Al-Zawahiri a voulu rappeler que la
bataille de l’oumma avait déjà été engagée, en Afghanistan et en Irak,
et que le Hezbollah, dont l’action se limitait au Liban sud, n’avait pas les
moyens de ses ambitions grandioses.
Enfin, les grandes figures des Frères musulmans, comme le
cheikh Youssouf Al-Qardaoui, ont su traduire l’ambivalence de l’opinion
publique arabe en apportant un soutien politique au Hezbollah, immédiatement
compensé par une mise en garde de nature confessionnelle contre l’offensive
présumée de l’islam chiite dans toute la région.
Il existe parmi les islamistes sunnites du Bilad Al-Cham
(« Grande Syrie ») un contentieux particulier avec le Hezbollah. Pour
eux, il est d’abord l’organisation par laquelle les sunnites ont été exclus, à
la fin des années 1980, de la lutte contre Israël au Liban sud : en
se dissimulant derrière le label de la « résistance islamique », ses
dirigeants ont en réalité procédé à une appropriation exclusivement chiite du
dernier front en activité contre Israël. Le Hezbollah a été l’instrument grâce
auquel l’Iran révolutionnaire a pu établir dans les années 1980 une
frontière commune avec la « Palestine occupée ». De nature à la fois
idéologique et sociologique, cette expropriation a brisé le lien naturel qui
existait entre une base arabe sunnite et la cause palestinienne.
Quand les salafistes soutiennent les Hariri
Défendue par le Hezbollah, islamisée par la propagande
religieuse de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny, la cause palestinienne a ainsi
échappé aux réfugiés palestiniens et aux militants de l’islam sunnite en
général. Victimes de cette cause au temps où les fedayins de l’Organisation de
libération de la Palestine (OLP) faisaient la loi dans leurs villages, les
chiites libanais ont ainsi récupéré, au moyen d’une guérilla de basse
intensité, le prestige de la lutte armée face à Israël, alors que les Etats
arabes sunnites avaient depuis longtemps perdu toute capacité d’action militaire
et que l’OLP s’engageait à partir de 1988 sur la voie de la solution
négociée. (…)
C’est la guerre contre l’Union soviétique en Afghanistan qui
a servi d’exutoire aux islamistes sunnites de l’Orient arabe. Une conjoncture
géopolitique exceptionnelle leur a permis de combiner, pour une fois, sens
religieux, violence militaire et soutien international grâce à l’appui de
l’Arabie saoudite et du Pakistan. Mais la nouvelle idéologie née à Peshawar, en
faisant du djihad une fin en soi, éloignait les militants de l’accès au pouvoir
d’Etat et les dégageait de tout enracinement territorial et stratégique.
Dans les années 1990, l’islamisme sunnite s’épuisera dans
d’interminables querelles sur les conditions légitimes de l’appartenance
religieuse, tandis que l’islamisme chiite, porté par l’Etat iranien, adaptera
son messianisme révolutionnaire au nouveau système de pouvoir mis en œuvre par
la Syrie au Liban pour gagner une reconnaissance régionale tirée de sa guérilla
anti-israélienne.
L’échec stratégique de l’islamisme moyen-oriental explique
l’engouement des militants pour la lecture de textes directement tirés de la
littérature médiévale antichiite. L’accusation récurrente
d’« hypocrisie » proférée contre les chiites a fait sens dans un
contexte où les militants sunnites se sont sentis dessaisis de toute capacité
d’action militaire vis-à-vis d’Israël. L’influence dans la région des courants
salafistes issus de la péninsule arabique a conforté la tendance : le
retour sur l’islam des origines induisait presque mécaniquement une
exacerbation de la relation avec les rafidoun, les « gens du
refus (2) ».
Depuis février 2005, les Frères musulmans libanais et une
partie de la mouvance salafiste au Liban se sont rangés derrière la famille
Hariri, en dépit des réserves qu’ils ont pu manifester à l’égard de la figure
politique du fondateur de la dynastie. Pour ces acteurs, le conflit
israélo-arabe constitue un enjeu secondaire par rapport à la nécessité vitale
de protéger l’identité sunnite au Proche-Orient. La mise en place d’un pouvoir
chiite en Irak depuis mars 2003, la puissance idéologique, sociale et militaire
du Hezbollah au Liban et l’émergence de l’Iran comme puissance régionale sont
des éléments dont l’accumulation suscite les pires anticipations sur l’avenir
de l’islam sunnite dans la région. (…)
Cependant, et c’est tout le paradoxe, cet alignement n’est
pas inconditionnel, car ces groupes salafistes, s’ils possèdent un noyau
idéologique « dur », peuvent modifier l’ordre de classement de leurs
inimitiés et activer d’autres mémoires et d’autres références en fonction des bénéfices
qu’ils escomptent tirer des évolutions en cours. Le cosmopolitisme de la
famille Hariri ainsi que ses liens avec la famille royale saoudienne peuvent
ainsi aisément servir à justifier un argumentaire de combat contre la figure
dominante de l’islam sunnite libanais. De même, l’irruption d’enjeux
symboliques de nature transnationale est susceptible de soulever des
contradictions internes au sein de la coalition qui dirige le pays depuis les
élections de l’été 2005 (3). A ce titre, les milieux islamistes sunnites
représentent une menace potentielle aussi bien pour le régime syrien que pour
l’équipe constituée autour de M. Saad Hariri. Après le déploiement d’une
force internationale de l’ONU dans le sud du Liban, au mois d’août 2006,
la question du contrôle de l’orientation idéologique de ces militants revêt
donc une importance primordiale.
En effet, contre l’option confessionnelle et politique
décrite précédemment, une autre partie de la mouvance radicale sunnite a choisi
une option idéologique et religieuse, qui implique le refus du jeu
institutionnel libanais, la lutte contre les résolutions internationales de
l’ONU, le maintien de l’état de guerre avec Israël, le soutien à la résistance
islamique, fût-elle incarnée par le Hezbollah chiite, et la solidarité avec le
régime syrien, malgré son contentieux avec les islamistes. Installés à Damas,
les membres du bureau politique du Hamas s’inscrivent dans cette perspective.
Les responsables de l’organisation palestinienne essaient de convaincre leurs
coreligionnaires libanais de modifier leur attitude vis-à-vis du régime syrien,
au nom de l’exigence plus fondamentale de la lutte contre Israël.
Les milieux djihadistes des camps palestiniens d’Aïn Héloué
et de Nahr Al-Bared, sur le littoral libanais, partagent une orientation
similaire. Pour ne pas renier leur identité religieuse, ils introduisent une
distinction entre le niveau théologique et le niveau stratégique : les
chiites sont toujours détestés sur le plan confessionnel, mais l’urgence de la
lutte régionale justifie un pacte, même implicite, avec le Hezbollah, afin de
faire échouer les projets occidentaux dans la région. C’est la raison pour
laquelle les milieux salafistes d’Aïn Héloué dénoncent les résolutions
internationales qui exigent le désarmement des milices libanaises et
palestiniennes, tout en veillant à empêcher le Hezbollah de s’installer dans
les camps de réfugiés, au nom de la défense de l’identité sunnite. De même, ils
bloquent toute forme de solidarité confessionnelle avec les sunnites libanais
mobilisés derrière la famille Hariri, en imputant à Rafic Hariri le régime d’exclusion
dont les réfugiés palestiniens avaient fait l’objet pendant les années 1990.
Bernard Rougier




