Il y a quelques semaines, nous avons remarqué, à un tournant de la route menant au domicile d’Ishtar, dans la pénombre, un beau chien qu’on a d’abord pris pour un cocker, comme on les appelle ici, de grande taille. Durant presque 2 semaines, il traînait là, semblant attendre que quelqu’un passe le prendre, son maître probablement, qui a dû certainement l’abandonner.
Un soir, il y a une semaine, ramenant justement Ishti chez elle, je le vois titubant à peine, affamé. Prenant tous les deux pitiés de ce chien, nous lui avons amené une boite de conserve de nourriture pour chien qu’on lui a ouvert. Il l’a avalé en l’espace de quelques secondes, tellement la faim lui rongeait les boyaux.
Quelques jours plus tard, Ishti est entrée en contact avec une association pour trouver une solution pour ce chien. Ils nous ont alors rétorqués qu’ils n’avaient pas assez de place.
Déjà, étant donné qu’il se trouvait sur une route où passent de nombreux véhicules, nous avons décidé de le capturer pour tenter de le sauvegarder. C’est alors que nous avons vu que sont état était pire que ce à quoi on s’attendait. Amoindri, squelettique, une loque vivante, des pants entiers de peaux apparents et par conséquent dépoilés, mis au compte à l’époque de son absence de régime alimentaire, un chien qui ne s’était pas nourri depuis un temps certains, un chien propre qui se refusait à faire les poubelles, qui était sale, traînait sur la route.
Tentant d’abord de le mettre chez des gens qui malheureusement n’avaient plus de place, ils s’occupaient déjà de 7 chiens, nous avons dû le laisser dans une impasse située à coté de l’un de mes domiciles. Pendant quelques jours, il est resté là, ayant à peine la force de se lever pour manger mais content de nous voir revenir Ishti et moi-même chaque jour pour s’enquérir de sa santé. Quelques personnes du village, émus eux aussi n’ont pas hésité à se mobiliser quelque peu et lui donner de l’eau, un peu de nourriture, pas grand-chose en fin de compte, sa vision d’un être en bout de vie remuant le cœur de toutes et de tous.
Un soir, alors qu’on promenait nos chiens respectifs, le Spitz d’Ishti et mon Huski dans le coin, ce chien, mieux portant après avoir été nourri, ayant plus de forces, n’a pas hésité à se lever, à tenter de nous suivre. C’est là qu’une voiture lui a cogné la tête. Il n’a pas trop souffert, il n’a pas bronché mais s’est juste ouvert la lèvre inférieure. La vie est profondément enracinée dans ce chien, il a la rage de vivre !
Devant cette situation, où malheureusement nous ne pouvions le prendre chez nous, à cause de nos chiens qui sont d’une jalousie extraordinaire et du fait que nous vivons en appartement, j’ai re-contacté cette association pour leur décrire la situation de ce chien obéissant, un amour en fin de compte, quitte à faire une contribution à cette association. Il s’agit de sauver ce chien de l’ingratitude de l’Homme. Nous avons également trouvé que celui-ci n’était pas un cocker mais une espèce assez rare de chiens au Liban, un Setter Irlandais.
Il fut convenu de l’amener chez un vétérinaire qui se trouvait être le même que celui de nos chiens respectifs. Nous avons donc capturé à nouveau ce chien désormais rebaptisé Lucky pour conjurer le mauvais sort qui s’acharne sur lui, et mis l’espace d’une nuit dans mon garage, après avoir été bien sûr traité contre les puces et autres parasites.
Le lendemain, Ishti est passé comme chaque matin avant d’aller à son boulot le nourrir, et nous nous sommes mis d’accord pour passer vers les midis trente, le prendre chez le vétérinaire en question. Une véritable expédition en 4×4 matelassé d’un drap, une odeur de chien dans la voiture comme pas possible. Nous sommes arrivé chez le véto à 13h. Une personne sur place l’a reconnu, il s’agirait d’un irish setter appartenant à un habitant de la région de Jal-el-Dib, ayant déjà à deux reprises, tenté de l’abandonner au Metn, mais ce chien lui était revenu par ses propres moyens. Pensant sûrement se débarrasser de Lucky considéré par ce triste personnage comme un vieux chien – alors qu’on a su par le biais de cette même personne qu’il n’a que 9 ans – et cela à coup sûr, il l’avait abandonné dans le Kesrouan.
Au premier coup d’œil, le véto nous a dit qu’il avait la gale. Depuis, nous n’avons plus de nouvelles, mis à part de savoir qu’un examen plus approfondi est nécessaire pour savoir de quoi il souffre réellement. Je l’espère entre de bonnes mains, pour en prendre soin, pour lui trouver une nouvelle famille d’accueil, pour qu’il puisse finir ses jours aimé, soigné et en bonne santé.
Je sais, certains critiqueront notre compassion pour cet animal, tandis que beaucoup d’autres personnes, des êtres humains, eux n’ont toujours pas de domicile. Ce qui est touchant avec ce chien spécialement c’est sa fidélité pour un maître indigne.
D’un autre côté, il s’agit également d’une mesure de santé publique. Outre le fait qu’ainsi il soit soigné, un chien malade dans la nature peut contaminer d’autres chiens, puis des enfants en contact direct ou indirect. Les municipalités devraient recueillir alors ces chiens pour une mesure d’hygiène publique.
En fin de compte, l’indicateur de progrès d’un pays ne se mesure ni à une économie dynamique, ni à des entrées d’argent chiffrées à des milliards de dollars. Un pays bien développé est un pays qui se respecte et qui prend à sa charge les individus les plus faibles, un pays où non seulement l’humain bénéficie des services sanitaires et jouit de ses droits premiers, mais où tous les êtres animés de vie, sont bien soignés.
Après réflexion, je dirais que la morale de l’histoire, quitte à choquer certains, est que nous les Libanais, nous sommes comme ce chien. Nous continuons à suivre des maîtres qui nous maltraitent, qui nous abandonnons pour leurs intérêts personnels après s’être servi de nous, nous nous faisons abusés, parce que nous ne savons pas nous en débarrasser tout simplement ou en choisir d’autres. D’un beau pays, nous sommes devenu un pays galeux.
Ecrit par Ishtar et Frencheagle
Ps : faites un geste pour l’association BETA,
http://animals.beirut.com